Tous les experts scientifiques sont-ils pourris?

Le Soir – Grippe A/H1N1, PIP, Mediator… Pas un trimestre sans un scandale sanitaire où des experts « rassurants » sont suspectés d’avoir rendu leur avis sous influence des lobbies industriels. Des propositions de loi voudraient corseter leur désignation.

SOUMOIS,FREDERIC

Le Soir, lundi 16 juillet 2012, p.11.

1 / Il faut vérifier que les experts sont à l’abri des lobbies.

Rencontre avec Thérèse Snoy, députée fédérale Ecolo-Groen, auteure d’une proposition de loi créant un Conseil supérieur de l’expertise.

Le Soir: Pourquoi remettre en cause par une loi la manière dont sont
aujourd’hui sélectionnés les experts officiels ? Estimez-vous qu’ils sont
tous corrompus ?

Thérèse Snoy: Loin de là. Au contraire, j’estime qu’il est essentiel de
leur reconstruire une légitimité sans contestation possible après de
nombreux scandales ou interrogations récents. Cela a été le cas en matière
environnementale, avec les OGM ou des pesticides. Mais aussi sur les
effets secondaires possibles de médicaments ou vaccins, comme le Motilium
ou les somnifères. Chaque fois, de potentiels conflits d’intérêts des
experts qui avaient rassuré sur des nuisances possibles ont été évoqués.
Ce n’est pas concevable de continuer comme cela, avec un doute permanent
sur ceux à qui on confie le bien public et nos vies. Lors de la crise de
la grippe A/H1N1 et alors qu’était décidée la mise à disposition générale
d’un vaccin, s’est posé la même question : est-ce que ceux qui conseillent
les décideurs sont vraiment libres de tout conflit d’intérêt avec les
firmes qui vont délivrer les solutions qu’ils conseillent ? Nous devons
pouvoir avoir une totale confiance dans les avis que rend l’Organisation
mondiale de la santé ou l’Agence de sécurité alimentaire. Si, chaque fois,
nous devons nous demander si les gens qui ont tranché n’ont pas d’intérêt
caché, cela devient invivable… Il faut s’assurer que les experts sont à
l’abri de tous les lobbies.

Le Soir: Mais comment trouver un scientifique qui ne soit pas financé, peu
ou prou, par le privé ? C’est quasi recommandé par les autorités et dans
l’air du temps !

Thérèse Snoy: Les noces entre monde académique et industriel sont hélas
consommées, à la mesure de la diminution du financement public de la
recherche. Toutes les universités ont des labos ou des chaires financées
par le privé. Trouver un chercheur avec une « virginité totale » est sans
doute impossible. C’est pour cela qu’il faut agir avec transparence et
déclarer tous les intérêts potentiels. Au Conseil supérieur de l’expertise
– que je propose de créer – à jauger ensuite si l’on est dans un conflit
de niveau 1, où les décisions prises vont directement influencer le
patrimoine du décideur. Comme par exemple quand l’expert est actionnaire
de l’entreprise qu’il avantagerait. Ou de niveau 4, le plus faible, où une
amitié ou un service rendu peut influencer un choix. Dans le premier cas,
on doit écarter cet expert. Dans d’autres, on peut imaginer d’entendre son
avis. Mais en connaissant la réserve objective que fait porter son intérêt
sur son avis.

Le Soir: Certains, comme le Conseil supérieur de la santé, saluent votre
initiative, mais désirent garder l’arbitrage final de garder ou pas un
expert…

Thérèse Snoy: Je n’y suis pas favorable, car cela permettra toujours de «
rester entre soi », comme on le fait aujourd’hui. La Belgique est un petit
pays où tout le monde se connaît. Lors des auditions en Commission de la
santé, nous nous sommes notamment aperçus qu’à la Commission de
remboursement des médicaments de l’Inami, les experts des firmes
pharmaceutiques ne sortaient jamais de la salle et pouvaient ainsi à
loisir observer le vote et la décision de chacun. Ce n’est pas normal. Il
faut des règles plus strictes et la puissance d’un organe indépendant,
composé d’experts de l’expertise, dégagés des conflits possibles et qui
puissent valider la manière dont les experts sont sélectionnés.

2 / Un arbitrage transparent des intérêts est crucial.

Rencontre avec Jean Nève, président du Conseil supérieur de la santé,
Professeur de pharmacologie à la faculté de pharmacie de l’Université
libre de Bruxelles.

Le Soir: Scandales du Médiator, des prothèses PIP, du Vioxx,
anti-inflammatoire qui donnait des infarctus. Voilà qu’on apprend que des
firmes pharma inventent des maladies pour mieux fournir le médicament
censé les guérir. Cela signifie-t-il que les experts scientifiques, dont
certains ont donné leur caution à ces agissements, sont tous pourris ?

Jean Nève: Vous y allez fort ! Ce serait trop simplifier que de croire
cela. La réalité est que la transparence accrue des mécanismes
d’expertise, combinée à la mondialisation, fait que l’on sait davantage de
choses plus rapidement. Mais ces manipulations ont, hélas, toujours
existé. La conséquence est que les bons experts sont de plus en plus
prudents, parce qu’ils se savent très observés. Sur le principe, c’est
positif. Mais il est aussi essentiel que l’expert se cantonne à ce qui lui
est demandé, c’est-à-dire un avis scientifique. Il peut dire quel type de
vaccin est souhaitable dans une situation donnée, mais ce n’est pas à lui
de trancher entre deux offres de producteur. Ça, c’est le job du
politique. Si l’expert veut être protégé de la critique excessive, il doit
aussi savoir où s’arrêter.

Le Soir: Précisément, où s’arrêter ?

Jean Nève: En refusant de participer à des projets où son indépendance
risque d’être mise en cause. C’est pour les conscientiser que nous
demandons aux 500 experts du Conseil supérieur de la santé de déclarer
leurs intérêts. Tout le monde en a, parce que les travaux scientifiques
sont parfois financés par des firmes. Mais aussi parce qu’une invitation
est souvent la seule solution pour un chercheur d’assister à un congrès.
Mais une invitation pour trois jours de congrès, ce n’est pas posséder des
actions d’une firme dont vous devez évaluer un des produits. C’est pour
cela qu’un Comité de sages pèse, pour chaque étude entamée, si un expert a
un risque de conflit ou pas. S’il est mineur, il peut être entendu pour
avis. S’il est plus conséquent, il est écarté.

Le Soir: Pourquoi ne pas écarter carrément tout expert ayant un intérêt ?

Jean Nève: Parce que cela décapiterait notre expertise et nous priverait
des meilleurs éléments. Les budgets publics ne soutiennent pas les essais
cliniques de médicaments ou de produits. C’est l’argent privé qui supporte
ce travail.

Le Soir: L’époque promeut beaucoup cette alliance de la recherche publique
et du privé. Dangereux mélange des genres ?

Jean Nève: Sans aucun doute. L’Union européenne demande des partenaires
privés dans les projets qu’elle soutient, les universités encouragent la
création d’entreprises pour exploiter le résultat des recherches, etc.
Bonne idée, mais cela contient le germe du danger de transformer les
chercheurs en businessmen, davantage focalisés sur la finance que sur leur
recherche. C’est pour cela qu’il faut transparence et arbitrage des
intérêts.

Le Soir: Les propositions de loi PS et Ecolo sur le conflit d’intérêt
sont-elles adaptées ?

Jean Nève: Leur objectif est louable et la création d’un Conseil supérieur
de l’expertise qui centraliserait les déclarations me paraît très
positive. Mais nous prêchons pour une gestion rapprochée et non
centralisée des conflits. Il faut aussi que tous les experts consultés à
tous les niveaux de pouvoir soient soumis aux mêmes règles, sinon on va
créer une Belgique avec des experts à plusieurs vitesses éthiques, ce ne
serait vraiment pas sérieux.

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